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Une nuit sur les pas de la brigade des mœurs

LAUSANNE | Quelque 200 femmes et hommes proposent du sexe tarifé. Un marché contrôlé, essentiellement occupé par des Brésiliennes et des Africaines.

L’odeur est âcre. A peine le seuil de l’immeuble No 7 du passage des Saugettes franchi, un mélange de parfums frelatés, de produits de nettoyage, d’encens divers, de renfermé et de cuisine asiatique prend à la gorge. Les deux inspecteurs de la brigade des mœurs montent rapidement au 4e malgré la chaleur moite.

Dans la cage d’escalier, des posters jaunis de jeunes femmes nues donnent le ton de cet immeuble du quartier sous-gare consacré uniquement à la prostitution depuis des temps immémoriaux. A chaque étage, les portes des studios de massage se suivent et se ressemblent, entre spécialités thaïlandaises et brésiliennes.

Les inspecteurs savent exactement ce qu’ils cherchent.

Une petite heure auparavant, lors d’un contrôle dans un appartement transformé en local de passes au cœur du quartier du Vallon, une prostituée brésilienne les a rancardés sur l’une de ses collègues victime d’un client. «D’après la fille, il lui a serré le cou avant de lui voler son argent, résume l’un des inspecteurs. On aimerait que sa copine nous le confirme et, le cas échéant, nous donne une description de son agresseur.» Les policiers font chou blanc, personne ne répond au studio indiqué. Sur le départ, ils observent un drôle de manège: en quelques minutes une jeune fille en short très court croisée dans le couloir s’est métamorphosée en jeune homme en jeans et T-shirt descendant les escaliers. Contrôlé, il s’avère venir de Genève pour juste «faire la fête à Lausanne». Après dix bonnes minutes, il finit par reconnaître venir aussi se prostituer. Les policiers l’invitent à venir s’inscrire le lendemain dans leur bureau.

Un quart d’heure plus tard, le tandem des mœurs se retrouve dans le quartier du Tunnel. Les inspecteurs ont déniché, sur la Toile une certaine Nikita, une «nouvelle» en combinaison latex rose. Là où elle officie, près du quartier de la Borde, le décor est plus soigné; colonnades en stuc, lion en céramique et lits à baldaquin rose, un petit bouddha veille sur une commode. Les quatre filles présentes sont en règle et papotent devant deux TV allumées pendant que la «gérante», col roulé gris et lunettes d’écaille, sort un classeur jaune. Les feuilles sont volantes mais le registre est bien tenu; toutes les «travailleuses» sont dûment enregistrées. Les inspecteurs reconnaissent «Nikita», il s’agit en fait d’une vieille connaissance avec un nouveau pseudonyme.

Prix cassés
Comme environ 50% de ses consœurs, «Nikita» est Brésilienne
. Elle approche des 35 ans et songe sérieusement à décrocher: «Mon enfant grandit, il commence à poser des questions. Alors, je me suis lancée dans une formation paramédicale, comme j’adore m’occuper des personnes âgées.» Mais «Nikita» confesse que la crise n’est pas étrangère à son choix, elle a plombé le métier: «Il y a encore deux ans, je venais travailler vers 10 heures et quand je repartais à 17 heures, j’avais encaissé environ 2500 francs. Alors certaines filles commencent maintenant à casser les prix ou à accepter n’importe quoi. Avec l’âge, on commence à être plus soumise…» L’un des inspecteurs se souvient qu’à l’époque «Nikita» roulait dans une grosse berline allemande: «Depuis elle l’a revendue.»

Retour dans la rue. Dans leur voiture banalisée, les policiers s’engagent dans le labyrinthe de Sévelin. Toutes les têtes sont connues, rien à signaler. La patrouille prend la direction de la route de Genève, quelque part entre la caserne des pompiers et le Théâtre Arsenic. Ils savent que l’endroit est devenu le lieu de prédilection des prostituées venues de l’Est. Trois filles font le pied de grue le long de la route. Elles parlent à peine le français et un peu l’allemand. Elles sont toutes les trois Hongroises et logent dans un hôtel bon marché dans la banlieue ouest, vers Bussigny. Prix de la passe, entre 50 et 100 francs.

Maintenir la pression
Pour la brigade des mœurs, il s’agit de maintenir la pression sur ces nouvelles venues. Si l’on excepte le monde des cabarets à champagne, les «filles de l’Est» n’ont pas encore pris pied dans les rues lausannoises. «Nous sommes très vigilants, car nous ne voulons en aucun cas nous faire déborder par ce type de prostitution. Et ce d’autant plus que nous savons que derrière ces femmes il existe des réseaux très organisés, peu scrupuleux et extrêmement violents.»

Pendant que les trois filles hongroises, dont l’une adopte naturellement une posture de matrone, sont contrôlées, les policiers observent d’un œil exercé le manège des voitures circulant alentour. Dans un mélange de mots allemands et anglais, l’une des filles montre une photo de son jeune fils sur son téléphone portable. Et quand l’un des inspecteurs demande des nouvelles du père, elle éclate de rire tout en glissant son index le long de sa gorge.

Au fil de la nuit, les inspecteurs multiplient rencontres et petites causeries. «Si cela ressemble à de banals contrôles, il s’agit avant tout d’une importante collecte d’informations, souligne l’un des policiers. De récentes affaires criminelles ont été rapidement conclues grâce à notre bonne connaissance de ce milieu.» Il n’en dira pas plus, il vient de repérer une fille qui remonte la rue de Sébeillon à pied, elle est inconnue de la brigade. Un rapide contrôle montre qu’elle n’a pas ses papiers d’identité. «C’est ma copine qui les a…» justifie-t-elle. Elle dit être Dominicaine.

Affublée d’un long manteau en cuir noir et d’une perruque blonde, la «copine» finit par arriver avec le passeport. Dans la foulée, elle s’empresse de balancer aux inspecteurs l’une de ses collègues, une clandestine qui brade les prix: «Elle demande seulement 20 francs, vous imaginez?» Les inspecteurs savent que les professionnels n’hésitent jamais à dénoncer celles qui cassent les prix. En l’occurrence, un détail ne leur a pas échappé: «Pourquoi c’est la copine qui détient son passeport?» Un indice de prostitution forcée? Ils vont s’intéresser de plus près à ce cas.

Soirée ordinaire
En attendant, les policiers se rendent au fameux 85 de la route de Genève. La partie basse est exclusivement consacrée au commerce du sexe. L’odeur de peinture fraîche est violente mais ne semble pas gêner l’incessant va-et-vient des filles et de leurs clients.

Une fille au teint blême ouvre la porte de son studio sans lumière. On entrevoit les draps froissés d’un lit qui occupe presque toute la place. A l’entrée, un bâton d’encens brûle au côté d’une image sainte…

Une soirée ordinaire dans le monde de la prostitution lausannoise.


Les ouvrières du sexe en quelques chiffres

Des journaux qui débordent d’annonces sexuellement explicites, la Toile qui fourmille de sites dédiés à l’amour tarifé, des filles qui s’offrent au rabais à la fermeture de certains bars, une procession ininterrompue de voitures roulant au pas entre Sévelin et Sébeillon, la prostitution semble avoir littéralement explosé dans la capitale vaudoise. Les statistiques de la brigade des mœurs montrent pourtant le contraire. Après le pic du début des années 90, quelque 150 salons de massage étaient recensés dans la capitale, leur nombre est retombé à une centaine. Alors que celui des prostitué(e)s s’est stabilisé entre 200 et 250, tous sexes confondus. Les fluctuations saisonnières sont importantes. Par exemple, pendant la période du carnaval, de nombreuses Brésiliennes, qui constituent un bon 50% des ouvrières du sexe à Lausanne, prennent leurs vacances pour rentrer faire la fête au pays. Sinon, les Africaines représentent environ 20% et les 30% restant sont composés de nationalités diverses, dont quelques Françaises et de rares Suissesses. Il est intéressant de noter le nombre croissant de filles venues d’Espagne qui, pour la plupart sont des Sud-Américaines ayant obtenu le passeport ibérique et du coup le sésame Schengen. Pour rester dans les chiffres, la police constate que sur l’ensemble des personnes contrôlées, le pourcentage d’illégales, qui était de 80% il y a encore cinq ans, n’est plus que de 25%. Curieusement, les tarifs de la prostitution sont restés longtemps stables. Sans limite vers le haut, le plancher se situait à 100 francs. La crise ou la concurrence venue de certaines filles aux abois font que la «passe» commence à se négocier autour de 50 francs. Quelques rares cas de filles prêtes à descendre jusqu’à 20 francs ont été rapportés. En l’occurrence, il s’agit uniquement de filles en situation très précaire et travaillant à la sauvette, donc impossibles à contrôler.

Et qui, pour terminer la nuit, sont d’accord de se vendre même pour une somme insignifiante.


http://www.24heures.ch/vaud-regions/actu/nuit-brigade-moeurs-2010-05-24

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