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En Suisse romande, des étrangers au coeur des institutions locales.

Bern, 20. 5. 2003 Copyright Peter Mosimann: Kuppel

Dans le canton suisse du Jura, accolé au nord-est de la France, le résultat de la votation n’a pas ému outre mesure. Dimanche 28 septembre, la presse helvète s’est contentée de relayer sobrement la nouvelle : le Jura est devenu le quatrième canton (après Neuchâtel, Fribourg et Vaud) de la Confédération helvétique à autoriser, sous certaines conditions, les étrangers à se faire élire au pouvoir exécutif d’une commune.

Une ouverture qui n’a qu’une seule restriction : un candidat étranger ne pourra pas être élu maire (aussi appelé syndic, selon les cantons). Une limite nécessaire pour que le « oui » l’emporte, selon Christophe Schaffter, à l’initiative du dépôt de ce texte au Parlement cantonal. « L’extension des droits politiques des étrangers avait déjà été rejetée deux fois, en 1996 et en 2007. Nous avons senti des réticences. La fonction de maire est très importante, le texte allait trop loin, pour certains. Donc, nous l’avons adapté pour ne pas aller au casse-pipe une fois de plus », explique le député CS-POP (gauche alternative).

Et d’observer, sans surprise : « Ce sont dans les grandes villes, où les étrangers sont plus présents, que le “oui” l’a largement emporté. A l’inverse, dans les petites villes, où il n’y a pas d’étrangers ou peu, le “non” était majoritaire. On a toujours peur de ce qu’on ne connaît pas. »

« L’ambiance, mais aussi la loi envers les étrangers, se durcit »

A Vevey, commune de 19 000 habitants dans le canton de Vaud, en Suisse romande, la population est à 42 % étrangère. Depuis la modification de la Constitution vaudoise le 14 avril 2003, « font partie du corps électoral communal […] les étrangers et les étrangères domiciliés dans la commune qui résident en Suisse au bénéfice d’une autorisation depuis dix ans au moins et sont domiciliés dans le canton depuis trois ans au moins ». Dix ans plus tard, ils sont quelques-uns à participer au conseil communal, dans l’indifférence générale.

Quand elle a été élue à l’exécutif de Vevey, en 2011, Elina Leimgruber (parti Les Verts) était finlandaise. A sa naissance, en 1968 en Suisse, c’est sa mère qui a choisi de lui donner sa nationalité, car celle de son père, italienne, était alors « mal perçue » dans le pays, glisse-t-elle avec pudeur. La quadragénaire, qui a presque toujours vécu en Suisse, a voulu conserver « [s]on passeport européen », synonyme pour elle d’« ouverture ».

Mais, une fois élue, celle qui ne s’est jamais considérée comme étrangère a eu envie de pouvoir voter au niveau cantonal et fédéral, ce qui lui était toujours interdit. Elina Leimgruber s’est alors décidée à franchir le pas, facilité par son mariage avec un Suisse, avec qui elle a deux enfants. Depuis 2012, la gestionnaire de projets est donc binationale. « Depuis quelques années, l’ambiance, mais aussi la loi envers les étrangers, se durcit. C’est ce qui a poussé plusieurs personnes autour de moi à entamer des démarches pour se faire naturaliser. »

« Le sentiment de crainte d’une crise qui pourrait arriver »

La conseillère municipale fait référence à la votation populaire du 28 novembre 2010, à l’initiative de la droite populiste, l’Union démocratique du centre (UDC), qui prévoit le retrait automatique du droit de séjour des étrangers inculpés pour des délits, sans prendre en compte la gravité de ces derniers. Et, plus récemment, au vote en faveur de la limitation de « l’immigration de masse » du 9 février 2014. Le texte, présenté également par l’UDC, a recueilli à la fois une majorité des cantons et des votants, malgré l’opposition du gouvernement, de la plupart des partis politiques et du patronat.

Pour Pascal Sciarini, professeur de science politique à l’université de Genève, la politique d’ouverture des droits politiques des étrangers est une tradition romande. Les quatre cantons suisses qui autorisent le vote et l’éligibilité des étrangers sont d’ailleurs tous romands. « Ce sont les cantons les plus proches du modèle traditionnel suisse, et les moins confrontés au brassage de population, qui ont le plus peur du changement. Par exemple, la dernière tentative en Suisse alémanique s’est soldée par un “non” à une large majorité », souligne-t-il. Le 28 septembre 2014, le canton de Schaffhouse a refusé, à 85 %, l’octroi du droit de vote aux étrangers.

« Mais, même s’il y a un repli, caractérisé par une montée de l’UDC, le camp de l’ouverture reste majoritaire. Il y a un socle de 20 à 30 % de la population qui, selon la conjoncture économique et sociale, est potentiellement sensible aux arguments populistes. Tout dépend de la capacité des partis à activer ou désactiver ce potentiel », analyse-t-il. Pourtant, la Suisse, où le taux de chômage est de 2,9 % (chiffres de juin), fait partie des pays européens qui s’en sortent le mieux. « En Suisse, c’est le sentiment de crainte d’une crise qui pourrait arriver, avec l’insécurité que cela engendre, plus que d’une réelle menace », nuance M. Sciarini.

« C’est normal de faire un effort d’intégration pour se faire accepter »

Giuliana de Regibus (Parti socialiste), Italienne élue au pouvoir législatif de Vevey, se veut elle aussi rassurante : « La Suisse sait qu’elle a des choses à perdre si elle continue dans ce sens. » Née dans le Piémont, elle a rejoint à 14 ans sa mère, saisonnière, en Suisse. « A cette époque, les étrangers, c’étaient les Italiens. Quand je suis arrivée à l’école, je parlais à peine français. A chaque récréation, j’étais entourée de camarades qui me posaient des questions », raconte-t-elle sans amertume. Très bien accueillie dans ce pays qu’elle a fait sien, elle s’est lancée dans la politique en 2011, poussée par des amis.

Paradoxe, son mandat lui permet de siéger à la commission des naturalisations, qui auditionne les demandeurs de nationalité helvète, alors même qu’elle n’est pas naturalisée – ce qu’elle souhaite toutefois faire prochainement. « Je pense que je suis un peu plus exigeante que mes collègues. Pour moi, c’est normal de faire un effort d’intégration pour se faire accepter », dit-elle sans détour.

La conseillère communale a réussi à se faire accepter, et son élection par ses concitoyens en est la meilleure preuve. « Je me sens autant italienne que suisse. Aujourd’hui, les Italiens, comme les Espagnols et les Portugais, ne sont plus considérés comme des étrangers en Suisse. Ce sont toujours les derniers arrivés qui le sont. Les Africains, les Syriens… », considère-t-elle avant d’ajouter en riant, le doigt pointé vers l’horizon brumeux : « Ici, je suis chez moi, c’est mon lac. »

« On n’a pas besoin de changer de nationalité pour faire des choses dans son pays »

Dans un café de la ville près du rivage, Michel Agnant (parti centriste Vevey libre), Haïtien, conseiller communal élu en 2006 et en 2011, décrit son entrée en politique comme une « mise à nu ». « Il faut avoir du courage pour faire campagne, ne pas avoir peur du ridicule ni de faire un score déplorable. » Au fil de son récit, jamais sa nationalité étrangère n’est évoquée. S’il a eu peur d’échouer, il n’a en revanche jamais eu peur d’échouer parce qu’il était étranger. « L’avantage du système politique suisse, avec ses nombreuses votations, c’est qu’aucune question n’est taboue, les questions se posent ouvertement. » De son discours ressort la douce sérénité que lui procure sa légitimité. Le peuple a accordé le droit de vote et d’éligibilité aux étrangers, il a été élu, il est à sa place.

Ce traducteur allemand-français en est à son deuxième mandat, et il n’exclut pas de se présenter à l’exécutif aux prochaines élections. Pour autant, Michel Agnant, marié à une Suissesse, ne souhaite pas être naturalisé. « C’est un peu politique. Je veux montrer que l’on n’a pas besoin de changer de nationalité pour faire des choses dans son pays. »

« Je ne sais pas comment on en est arrivés à refuser l’autre »

A une trentaine de kilomètres, à Lausanne, chef-lieu du canton de Vaud, où la population est à 42 % également étrangère, Nsengimana Nkiko (parti Les Verts), Rwandais, n’avait pas spécialement envie d’être naturalisé, jusqu’à son élection au conseil communal – un déclic : « Tous les espaces m’étaient ouverts dans ce pays : social, familial, professionnel et politique. Il n’y avait pas de raison que je ne franchisse pas le pas. »

Ce gestionnaire de projets, très impliqué dans le milieu associatif, a fait ses études en Suisse avant de repartir pour le Rwanda pendant sept ans. En 1994, il échappe de justesse au génocide, fuyant avec sa famille vers la Suisse, d’où ses anciens collègues et amis ont organisé leur exil et leur accueil. Arrivé sans rien, Nsengimana Nkiko a refusé la procédure de demande d’asile, trop longue. « J’ai dit : “Je me débrouille.” J’ai trouvé un travail, ma femme aussi, et nous avons reconstruit notre vie ici avec nos enfants. »

Lui qui n’a jamais souffert d’être étranger à Lausanne, une « ville ouverte », n’a pas compris les dernières votations défavorables aux étrangers : « Je ne sais pas comment on en est arrivés à refuser l’autre. C’est comme si l’on disait : “Nous les Suisses, nous suffisons à nous-mêmes.” »

http://www.lemonde.fr

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