Criminalité/Opinion

La police fribourgeoise n’a plus le droit d’utiliser l’expression « homme de couleur »

Fribourg • L’usage de l’expression «hommes de couleur» par la police cantonale a heurté certaines sensibilités. La Commission fédérale contre le racisme (CFR) souligne que cette mention est à bannir dans le cas d’une communication sur un délit. La police, elle, reconnaît le côté stigmatisant de l’expression et assure qu’elle ne l’utilisera plus. Explications.

GRÉGOIRE CORTHAY

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L’été dernier, la police cantonale fribourgeoise a utilisé l’expression «hommes de couleur» pour décrire les auteurs d’un brigandage qui a eu lieu en ville de Fribourg. «Durant cette nuit, un homme s’est fait agresser à Fribourg. Trois hommes de couleur lui ont donné des coups et ont dérobé son porte-monnaie » relevait-elledans un communiqué.

Anodine, maladroite, raciste?

Anodine et informative pour certains, cette expression, relayée sur la page Facebook de «La Liberté» ainsi que dans son édition papier, a suscité plusieurs réactions de lecteurs, notamment via les réseaux sociaux. Certains internautes s’interrogeant sur sa pertinence, d’autres la qualifiant de maladroite voire de carrément raciste.

Questionné à ce propos, Tidiane Diouwara, directeur du CIPINA (Centre d’Information et de Promotion de l’Image d’une Nouvelle Afrique), basé à Lausane, est catégorique: «L’expression «homme de couleur» peut être considérée comme stigmatisante, donc discriminante. On ne peut pas raisonnablement dire le contraire!»

«L’homme blanc placé au-dessus des autres»

Il poursuit : «Dans l’imaginaire collectif, et même dans la réalité quotidienne, les hiérarchies des couleurs placent l’homme blanc au-dessus des autres. De ce fait, l’expression «homme de couleur» place les autres – les personnes non blanches – en dessous de l’homme blanc, d’où son caractère discriminant».

Tidiane Diouwara précise qu’il ne cherche pas la polémique. Son association CIPINA travaille sur un projet qui vise précisément à définir une charte pour la presse romande quant à la terminologie à utiliser pour faire référence aux citoyens de souche non blanche, particulièrement lorsque ceux-ci sont confrontés à la police.

Une terminologie «louable mais ambiguë»

L’utilisation de l’expression «hommes de couleur» laisse aussi songeur Mamadou (prénom d’emprunt) qui est «noir» et travaille à Fribourg: «Personnellement, je constate que ceux et celles qui utilisent cette expression le font dans le but d’éviter les mots «Noir» ou «Nègre». L’intention est louable car on cherche à ne pas vexer mais c’est une expression qui est tout de même ambiguë. Parler d’«hommes de couleur» présuppose qu’il y a des hommes qui ne sont pas de couleurs voire qui sont «normaux». Or, pour moi, si les noirs sont des hommes de couleurs, les blancs le sont aussi!»

Et de conclure: «Je préfère le mot «Noir». Dans le cas de ce communiqué, la question que je me pose est ‘Est-ce que le fait d’utiliser cette expression apporte une plus-value à l’information?’ Personnellement, j’en doute»

Un risque de tomber dans le profilage racial

Contactée par «La Liberté» afin d’avoir son avis, la Commission fédérale contre le racisme (CFR) explique que la mention «homme de couleur» est à bannir dans le cas d’une communication liée à un délit. En l’utilisant, il y a un risque de tomber dans le profilage racial et de renforcer certains préjugés. «L’expression en soit («homme de couleur») n’est pas problématique et nous l’utilisons parfois aussi à la CFR. Nous privilégions cependant le terme «Noirs» qui est généralement aussi utilisé/préféré par les minorités en question» admet Joëlle Scacchi, responsable de la communication de la CRF.

Elle avertit toutefois que «dans le cas d’un délit, cette mention est à bannir si elle n’apporte aucune information sur le délit en question. Dans le cadre d’un communiqué de la police, on tombe très vite dans le profilage racial, car cela suggère que tous les Noirs sont suspectés sur le seul critère de la couleur de leur peau». Et Joëlle Scacchi de poursuivre: «Dans le cadre des médias, cette information ne nous apprend rien sur le délit mais contribue uniquement à renforcer certains préjugés par rapport à la population noire en Suisse».

Aux médias aussi d’être aussi prudents

La responsable de la communication de la CRF rappelle aussi que les journalistes qui relaient ce type d’information doivent être prudent. Et de noter que le Conseil suisse de la presse (qui est une instance de plainte pour des questions relevant de l’éthique des médias) explique dans son guide «Repères pour un journalisme responsable en ce qui concerne les discriminations» (point 8.2, dans ce cas): «La désignation de l’appartenance ethnique ou nationale, de l’origine, de la religion, de l’orientation sexuelle et/ou de la couleur de peau peut avoir un effet discriminatoire, en particulier lorsqu’elle généralise des jugements de valeur négatifs et qu’elle renforce ainsi des préjugés à l’encontre de minorités. C’est pourquoi les journalistes font une pesée des intérêts entre la valeur informative et le danger d’une discrimination. Ils respectent le principe de la proportionnalité.»

Joelle Sacchi indique encore que la Commission européenne contre le racisme et l’intolérance (ECRI) a également édicté une «Recommandation de politique générale sur la lutte contre le racisme et la discrimination raciale dans les activités de police». Dans celle-ci, elle stipule que «l’utilisation d’un critère comme la couleur de la peau pour décider de contrôler une personne dans la rue doit avoir une justification objective et raisonnable pour ne pas constituer une discrimination raciale. Elle souligne le danger de voir le profilage racial se transformer en cercle vicieux: les contrôles dans la rue au vu de tous et ciblant quasi exclusivement de personnes appartenant à certains groupes ethniques sans réelle justification alimentent inévitablement des stéréotypes et préjugés racistes auprès de l’opinion publique, des médias et des responsables politiques. Ils ont tendance à conclure que les personnes contrôlées sont forcément délinquantes et que donc ce sont les Noirs et les personnes étant apparemment d’origine étrangère qui sont à l’origine des délinquances.»

*****

«A l’avenir, nous allons plutôt communiquer la nationalité du malfaiteur»

Les explications de Gallus Risse, porte-parole de la police cantonale fribourgeoise.

– Pourquoi la police cantonale fribourgeoise utilise-t-elle l’expression «hommes de couleur»? Qu’est-ce qui le justifie?

Le communiqué de presse auquel vous faites référence est, selon nos souvenirs, le seul où cette expression a été utilisée (n.d.l.r. : au mois de mai, une expression équivalente «deux auteurs de couleur noire» a toutefois été utilisée). Ce communiqué de presse a été rédigé par un collaborateur qui assurait sa première permanence seul durant le week-end. Il s’agit donc d’une certaine inexpérience dans la manière de communiquer, ou d’expériences qu’un attaché de presse doit faire.  Dans le cas particulier, il faut savoir qu’il s’agissait de trois Africains qui avaient agressé un homme. A l’avenir nous allons plutôt communiquer la nationalité du malfaiteur.

– Est-ce que, dans le cas du communiqué en question, cette indication a permis de faire avancer l’enquête?

Non absolument pas. Le cas n’a pas pu être résolu.

– Comprenez-vous que cette expression puisse paraître stigmatisante pour certaines personnes?

Nous comprenons que cette expression puisse paraître stigmatisante pour certaines personnes. Comme mentionné plus haut, nous allons pour la prochaine fois communiquer la nationalité du ou des malfaiteurs.

www.laliberte.ch/news/

Une réflexion sur “La police fribourgeoise n’a plus le droit d’utiliser l’expression « homme de couleur »

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