Immigration/Religion/Société

Les musulmans vaudois sont en passe de sortir de l’ombre

Deux organisations musulmanes envisagent de demander au Canton un statut d’intérêt public. Cela les oblige à se faire connaître.

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Les représentants des mosquées vaudoises oseront-ils remettre au Canton une demande de reconnaissance d’intérêt public de leurs associations? Du courage, il leur en faudra alors que l’actualité internationale exacerbe la mise en débat de l’islam dans les sociétés qui l’accueillent. Car, s’ils se lancent, le processus d’examen de leur candidature se conclura presque à coup sûr par un référendum cantonal. Quelle qu’elle soit, leur réponse est attendue pour les semaines qui viennent.

Si l’exercice va jusqu’au référendum, il aura un retentissement considérable. Eric Golaz, responsable des affaires religieuses au Département des institutions et de la sécurité, explique: «L’Etat de Vaud a mis en place un cadre légal pour la reconnaissance des communautés religieuses qui est unique en Suisse, voire en Europe. Dix-sept cantons ont la possibilité constitutionnelle de le faire, mais aucun autre n’a encore légiféré en la matière.»

Démarche pionnière
Le seul Canton à se rapprocher du modèle vaudois est celui de Bâle-Campagne, mais sa loi se limite aux communautés chrétiennes et juives. A Bâle-Ville, le parlement a la compétence d’accorder un statut d’intérêt public à une association de n’importe quelle religion, mais seulement par décret, sans possibilité de référendum.

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La démarche pionnière du Canton de Vaud tient à sa Constitution de 2003 qui ne se limite pas à redéfinir les relations privilégiées que l’Etat entretient avec les Eglises réformée et catholique. En même temps qu’elle reconnaît la communauté israélite comme d’intérêt public, la nouvelle charte ouvre la possibilité à d’autres communautés religieuses de solliciter le même statut. Il y a des conditions strictes à cela; s’engager à respecter pleinement l’ordre juridique; fonctionner de façon démocratique en toute transparence financière; et œuvrer activement pour la paix confessionnelle au travers du dialogue interreligieux.

En contrepartie, le statut d’intérêt public offre des avantages relatifs à ses bénéficiaires. «Il ne donnera droit à aucune subvention. Pour l’essentiel, il aidera la communauté reconnue dans ses relations avec les diverses institutions de la société dans laquelle elle s’insère.» C’est ce qu’a rappelé la conseillère d’Etat Béatrice Métraux, l’automne dernier, en présentant le règlement d’application d’une loi adoptée en 2003 par le Grand Conseil.

Longue procédure
Depuis lors, les associations qui se sentent appelées peuvent s’annoncer auprès du Département des institutions et de la sécurité pour obtenir des renseignements complémentaires. Avant de se lancer, mieux vaut en passer par là, une procédure d’examen longue de cinq ans attendant les candidats à la reconnaissance.

La Fédération évangélique vaudoise (51 Eglises et communautés) et l’Eglise anglicane associée à l’Eglise catholique-chrétienne du canton de Vaud (cinq paroisses) ont entrepris cette démarche préliminaire, indique Eric Golaz. Tout comme deux candidats potentiels musulmans. Avec, d’un côté, la mosquée de Lausanne, qui ne représente qu’elle-même, mais profite d’une position géographique centrale, à quelques pas de la gare de Lausanne. Et, de l’autre côté, l’Union vaudoise des associations musulmanes (UVAM) qui, avec seize membres (dont un en voie d’adhésion), fédère la très grande majorité des lieux de culte musulmans du canton (lire ci-contre).

Pour voir la carte en grand, cliquez ici.

Difficile d’imaginer des profils plus différents que celui de ces deux organisations. Au travers de la question de leur reconnaissance par l’Etat, l’une et l’autre prolongent un conflit de représentativité qui n’a jamais cessé de les opposer dans le petit monde de l’islam en terre vaudoise.

La mosquée de Lausanne est très fréquentée mais animée par un mouvement de nature exclusive: fondé en 1977, le Centre islamique de Lausanne (CIL) s’est toujours refusé à collaborer avec quiconque n’adhère pas à son courant théologique. Porte-parole du CIL depuis une année, Bassam Degerab n’exclut pourtant pas entièrement que sa direction finisse par s’entendre avec l’Union vaudoise des associations musulmanes (UVAM) pour déposer une candidature commune de reconnaissance. «Mais il faudrait pour cela qu’elle fasse le ménage chez elle. Dès lors, il est plus probable que nous attendions 2017 pour déposer notre propre candidature.» Pourquoi 2017? Parce qu’un des critères cantonaux pour l’octroi du statut d’intérêt public établit une relation entre le nombre minimal des adhérents dont se prévaut la communauté requérante et sa durée d’établissement dans le canton. Dans deux ans, le CIL fêtera son 40e anniversaire. Dès lors, il ne lui faudra plus représenter au moins 3% de la population vaudoise, mais 1%.

Pour voir l’infographie en grand, cliquez ici.

L’UVAM est dans une situation toute différente, comme l’explique Pascal Gemperli, qui est son président depuis 2012. «Elle a été créée en 2004 pour fédérer les communautés musulmanes d’origines diverses qui se sont constituées dans le canton de Vaud à partir des années 1970, au gré des vagues migratoires. Durant ses cinq premières années, elle a travaillé à sa consolidation interne. Elle n’est entrée sur la scène publique qu’en 2009, à la suite de l’initiative sur les minarets.»

Deux grands courants ont dominé cette dynamique: Turcs et Balkaniques pour une part (sunnites de tradition hanafite), Arabes en majorité maghrébins (sunnites de tradition malikite) pour l’autre part. D’où le tour de force que relève Christophe Monnot, sociologue des religions à l’UNIL, qui a dirigé l’ouvrage collectif La Suisse des mosquées: «Malgré les différentes origines ethniques, les protagonistes au sein de l’UVAM se connaissent très bien, offrant ainsi une grande cohésion interne à cette fédération. A ma connaissance, une telle configuration est unique en Suisse.»


Du désir d’invisibilité au besoin de visibilité

Pour l’UVAM, la grande question prend un tour écrasant: faut-il risquer le référendum ou pas? L’objectif de la reconnaissance est inscrit dans la «feuille de route pour la prochaine décennie» qu’elle a adoptée en 2014. «A lui seul, notre vœu de reconnaissance est la démonstration de notre intégration dans le pays où nous vivons», dit son président, Pascal Gemperli, favorable à la demande du statut d’intérêt public.

Mais à l’interne, indique-t-il, le débat a repris lors d’une séance du conseil de l’UVAM, pas plus tard que dimanche dernier: «La bonne balance reste à déterminer entre la visibilité nécessaire à faire avancer nos dossiers et l’invisibilité qui nous évite d’être trop personnellement touchés par la stigmatisation des musulmans.» Dès lors, l’UVAM se lancera-t-elle bientôt dans le processus de reconnaissance? Pascal Gemperli répond en toute franchise: «Nous nous posons beaucoup de questions par rapport au risque d’un refus.

Le suspense demeure entier, même pour nous…» En dix ans, l’UVAM a déjà réalisé un important effort d’intégration pour surmonter la tentation identitaire du repli sur soi. Dans le sens de la transparence, elle a accepté de livrer à 24 heures des éléments qui permettent d’apprécier l’état d’avancement de ses différents membres sur le chemin de la reconnaissance cantonale.

La voie exclusive

1) La mosquée de Lausanne
– Gérée par le Centre islamique de Lausanne (CIL), créée en 1977.
– Prières quotidiennes: jusqu’à une cinquantaine de personnes.
– Le vendredi: jusqu’à 800 ou 1000 personnes (ses chiffres).
– L’imam parle français.

Après avoir logé à la place de la Gare, le CIL occupe depuis 2006 des locaux dont il est propriétaire. Il se rattache à la doctrine des Ahbaches, liée à la mystique soufie. Rigoriste et piétiste, la spiritualité de son imam libanais n’est pas orthodoxe selon les autres traditions du sunnisme.
Les instituts religieux saoudiens ont soutenu ses débuts. Mais le CIL a perdu leur soutien en 1980 lorsqu’il a rompu avec le fondamentalisme wahhabite. Il refuse l’œcuménisme. Dans sa mosquée, le déroulement de ses prières ne diffère pas des autres rites sunnites. Les convertis, et tout particulièrement les converties, sont nombreux à la fréquenter.

La voie fédérative de l’UVAM

2) Lausanne (Montelly): Centre islamique albanais
de Lausanne et environs
– Association créée en 2000.
– Prières quotidiennes: une quinzaine de personnes.
– Prière du vendredi: 400 à 500 personnes, toutes origines
– Nouvel imam. Suit des cours intensifs de français.
Ce centre assume des soutiens sociaux et dispense des cours de langue essentiellement à l’intention des Kosovars. Participe au dialogue interreligieux (avec des portes ouvertes).

3) Lausanne (Prélaz): Centre islamique Al Boukhari Sévery
– Centre ouvert par des Maghrébins en 2002.
– Prières quotidiennes: une dizaine de personnes.
– Le vendredi: 300 à 400 personnes, toutes origines.
– Pas d’imam officiel (tournus).
Cette mosquée est très fréquentée. Son dialogue interreligieux se limite à des relations avec l’église voisine.

4) Prilly: Centre socioculturel des musulmans de Lausanne
– Association créée en 2007.
– Prières quotidiennes: entre 10 et 15 personnes.
– Le vendredi: 400 à 500 personnes, toutes origines.
– L’imam parle français.
Mosquée parmi les plus fréquentées du canton. Activités sociales, dont le sport pour les femmes. Participe
au dialogue interreligieux (avec des portes ouvertes).

5)Prilly: Association des musulmans bangladeshis
– Association créée en 2014. Adhésion à l’UVAM en cours.
– Prières quotidiennes: 15 à 20 personnes.
– Le vendredi: 50 personnes.
Cette association bengalie est active sur le plan suisse.

6) Renens: Association des Turcs de Lausanne
– Association créée en 1970, locaux actuels depuis 2005.
– Prières quotidiennes: une quinzaine de personnes.
– Le vendredi: 400 à 500 personnes, avec une forte proportion de Turcs.
– Nouvel imam. Suit des cours intensifs de français.
Parmi les principaux lieux de prière du canton, c’est aussi un centre culturel important pour les Turcs. Il s’investit dans la vie sociale et participe au dialogue interreligieux (avec des portes ouvertes).

7) Ecublens: Centre islamique turc de Lausanne et environs
– Association créée en 1986, locaux actuels depuis 1993.
– Prières quotidiennes: entre 10 et 15 personnes.
– Le vendredi: 200 à 300 personnes.
– Nouvel imam. Suit des cours intensifs de français.
Historiquement, c’est la deuxième mosquée du canton. Le centre n’a pas d’activités culturelles liées à son origine nationale. Participe au dialogue interreligieux (des portes ouvertes).

8) Crissier: Centre islamique Omar Ibn Khatab
– Créé en 1996. Dans ses locaux actuels depuis 2003.
– Prières quotidiennes: 15 personnes.
– Le vendredi: 300 à 400 personnes de toutes origines.
– L’imam parle français.
Des Somaliens sont à l’origine de la création de ce centre.

9) Lausanne (Tunnel): Fondation Al Hikma, La Sagesse
– Fondation arabe créée en 2008.
– Prières quotidiennes: une dizaine de personnes.
– Le vendredi: entre 140 et 160 personnes d’origines diverses.
– L’imam parle français.
Ce centre s’inscrit dans une tradition rigoriste. Participe au dialogue interreligieux et à des activités sociales dans son quartier (dont une soupe populaire).

10) Lausanne (Montolieu): Centre islamique Assalam
– Association créée en 2005.
– Prières quotidiennes: entre 5 et 10 personnes.
– Le vendredi: 60 personnes.
– L’imam parle français.
Ce petit centre prête une fois par semaine son local à la communauté afghane qui y enseigne sa langue.

11)Association et centre culturel turc de Moudon
– Créée en 1980, dans ses locaux actuels depuis 1991.
– Prières quotidiennes: une dizaine de personnes.
– Le vendredi: de 50 à 75 personnes, essentiellement d’origines turque et balkanique.
– Nouvel imam. Suit des cours intensifs de français.
Ce centre est animé par des Turcs intégrés depuis longtemps à la vie de la Broye. Il est fréquenté par des requérants d’asile du centre d’hébergement de Moudon. Lieu d’activités culturelles important pour les communautés turque et balkaniques.

12) Association des musulmans de Payerne
– Centre ouvert en 2014.
– Prières quotidiennes: une dizaine de personnes.
– Le vendredi: 50 personnes.
– Pas d’imam officiel.
Créé par la communauté kosovare de Payerne, ce centre s’est ouvert en juillet dernier après que les oppositions de riverains ont fait capoter en 2011 un premier projet.

13) Centre islamique bosniaque d’Yverdon
– Créé en 1993, dans ses locaux actuels depuis 2003.
– Prières quotidiennes: une vingtaine de personnes.
– Le vendredi: 200 personnes.
– L’imam s’exprime en français.
Ce centre joue un rôle socioculturel majeur pour les Bosniaques de la région. Son groupe folklorique et son club de foot sont très actifs.

14) Centre islamique albanais d’Yverdon
– Association créée en 2002.
– Cherche une salle où s’établir.
Cette association kosovare a perdu son local en zone industrielle à la suite d’une polémique médiatique qui a amené la Municipalité à lui refuser un changement d’affectation.

15) Préverenges: Centre culturel des musulmans de Morges
– Association créée en 2013.
– Prières quotidiennes: une dizaine de personnes.
– Le vendredi: environ 130 personnes de toutes origines.
– Pas d’imam officiel.
Par les origines variées de ses fondateurs, ce centre se veut multiethnique. Activités aux familles. Participe au dialogue interreligieux (portes ouvertes).

16) Vevey: Fondation islamique du district de la Riviera
– Association créée par des Maghrébins en 1993,
fondation depuis 2009.
– Prières quotidiennes: 10 à 15 personnes.
– Le vendredi: 300 personnes.
– L’imam parle français.
La Commune a aidé à rénover ce centre qui a aussi des activités culturelles. Participe au dialogue interreligieux (portes ouvertes).

17) Montreux: Centre socioculturel des musulmans de la Riviera
– Association créée par des Maghrébins en 2009.
– Prières quotidiennes: une dizaine de personnes.
– Le vendredi: environ 200 personnes, de toutes origines.
– L’imam parle français.
Centre né de tensions au sein de celui de Vevey. Fréquenté par des touristes de passage. Participe au dialogue interreligieux (portes ouvertes).
(Données établies avec le concours de l’UVAM)

www.24heures.ch/vaud-regions/

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